jeudi 31 mai 2012

мы пойдем в Ретер !

Nous partons demain pour Petersbourg, à 12h33. Demain! Il y a encore du linge sur le sèche-linge, des conserves dans l'armoire, quelques passages sur notre carte de métro et la photo de Tolstoï sur le mur (elle va y rester d'ailleurs), mais c'est vrai, on part demain.
Encore hier. avant-hier, on découvrait de nouvelles rues, de nouveaux cafés, des cinémas indépendants, de nouvelles manières d'apprêter l'aneth et les joies de la danse sur le quai au Parc Gorki, mais c'est vrai, on part demain, on va se faire voir dans le Nord au soleil perpétuel du solstice d'été, et je pense qu'on va bien se marrer... En attendant je veux voir Moscou une dernière fois...

Allez voir les photos, j'en ai ajouté 50 000.

Любовь!

Élise

jeudi 3 mai 2012

Autour de Vladimir Vladimirovitch Maïakovski


« Ils ne comprennent rien »

Je suis entré chez le coiffeur, j’ai dit – tranquille :
« Pourriez-vous, s’il vous plaît, me coiffer les oreilles ? ».
Le placide coiffeur devint tout de suite piquant
Son visage s’allongea, comme chez les poires :
« Espèce de fou !
Espèce de roux ! » —
Les mots rebondissaient.
L’injure s’agitait d’un piaulement l’autre,
Et lo-o-o-ngtemps
L’une des têtes a rit
S’extrayant de la foule, comme un vieux radis.

(V. V. Maïakovski, selon ma traduction (très) approximative)






Demain nous allons, avec Elena, notre professeure de russe, visiter le Musée Maïakovski, place Loubianka. Vladimir Vladimirovitch Maïakovski, c’est « le poète de la Révolution ». C’est un grand gars viril, relativement baraqué et très beau, qui s’est affilié au parti des bolcheviks dès l’âge de 15 ans, qui avait une vingtaine d’année à la Révolution en 1917 et qui était déjà poète. Il a participé au développement du mouvement futuriste en poésie, il a travaillé avec confiance et ardeur auprès du Parti, il a voyagé en Europe pour réciter sa poésie, propager les idées marxistes. Il a été intensément amoureux d’une femme, Lili Brik, la sœur d’Elsa Triolet, pour ceux à qui ça dit quelque chose. Plus tard, il a souffert, du manque d’amour et de l’éclatement de son rêve révolutionnaire en petits morceaux pourris. Il s’est tiré une balle dans le cœur au mois d’avril 1930, au printemps. Il a laissé la note : « La barque de l’amour s’est fracassée contre la vie courante. »

Quelle histoire, hein ? Quelle vie ! L’une des nombreuses choses fascinantes en Russie, c’est toutes ces histoires incroyables, toutes ces vies inimaginables dans notre coin du monde. Ces temps-ci on parle beaucoup de celle d’Édouard Limonov. Moi, ma (de loin) préférée, elle est toute différente, elle ressemble un peu plus à celle de Maïakovski : c’est celle de la poétesse Marina Tsvétaïéva. Probablement la personne la plus intense qui ait jamais existé (mettez Frida Khalo, Jacques Brel, Nietzsche, Alexandre Jodorowsky et Janis Joplin dans un bol, secouez… Tadam ! Marina Tsévaïéva !)









Marina, enfant, était à peu près (selon ce qu’elle raconte dans ses mémoires qui sont toute la source de mon admiration) comme la Bérénice Einberg de L’Avalée des avalés, le roman de Ducharme. Mais en poète lyrique. Son amour d’enfance, c’est l’Aiglon, le fils de Napoléon Bonaparte, mort depuis plusieurs décennies déjà à l’époque où elle se met à lui vouer un culte. Elle écrit, à l’âge de 13 ou 14 ans elle connaît déjà quatre langues, à 19 ans elle se marie avec un garçon de son âge avec qui elle restera toute sa vie, tout en entretenant des relations passionnées (souvent plus littéraires qu’autre chose, mais quand même) avec des dizaines d’hommes et de femmes, dont Ossip Mandelstam et Arcadi Tarkovski. Après la Révolution, son mari part quelques années faire la contre-révolution dans l’armée blanche, la laissant seule à Moscou avec leurs deux filles. C’est la famine, elle est seule, elle s’occupe de ses enfants, elle manque d’eau, de pommes de terre, de lumière, et elle continue d’écrire. L’une de ses filles meurt de faim durant cette famine. Elle s’exile à Prague, puis à Paris, ses poèmes ne sont presque pas publiés, elle est pauvre, elle entretient une correspondance « amoureuse » à trois avec Boris Pasternak et Rainer Maria Rilke. Elle a un troisième enfant, un garçon. Son mari et sa fille aînée, convaincus par les idéaux communistes, rentrent en Union Soviétique. Ils commencent à travailler pour le KGB. Marina revient auprès d’eux avec son fils. Pour des raisons obscures, arbitraires, absurdes, son mari est accusé d’espionnage, emprisonné, sa fille envoyée dans un camp de travail. Elle continue, dans le tumulte des patates à peler et ensuite, après l’arrestation des membres de sa famille, dans l’angoisse pure, à écrire et à traduire de la poésie. Son mari est condamné à mort et elle, déportée en Tatarie. Comme Maïakovski, elle souffre du manque d’amour et de l’éclatement de son rêve en petits morceaux pourris, et comme Maïakovski, elle se suicide. « Je ne suis pas une joueuse. Ma mise – c’est mon âme ! »

Bon, c’est sombre, c’est même très sombre, mais ce que je voulais dire, avec tout ça, c’est que, chez les Russes, des vies comme celles-là, hors du commun, marquées par un idéalisme forcené et un destin impitoyable, il y en a beaucoup, tellement que j’en viens à me dire qu’il y avait peut-être quelque chose de sensé dans ma réaction primaire (dans tous les sens du terme) à la proposition de Julien d’aller nous faire voir en Russie : « En Russie ? Mais les Russes sont fous ! »

Ce qui est vrai, en tout cas, c’est que, s’ils ne sont pas fous, les Russes (que j’ai vus) sont de loin (en tant que nation) les gens les plus rebelles que j’ai connus. La preuve, scandaleuse : ils dépassent ouvertement dans les files. Oui, vous avez bien lus : ILS DÉPASSENT les gens. Sans faire semblant de ne pas le faire. Ils vous disent parfois quelque chose comme : « Excusez-moi… Je peux ? », et nous, éberlués (non mais quels écoliers bien élevés nous faisons !), on les laisse passer (qu’est-ce qu’on peut faire ? Se battre ?). Ils ne viennent pas aux cours, ou alors ils arrivent 10 minutes avant la fin de la séance et disent, le sourire aux lèves : « Excusez-moi, je suis en retard. » Ils ne payent pas le métro, mais sautent par-dessus les tourniquets (symphonie de sifflets). Ils ne payent pas le train, et se cachent en riant dans les compartiments à bagages, entre les wagons, quand le contrôleur passe, puis, à l’arrêt, courent comme des perdus jusqu’au wagon précédent pour le semer (le contrôleur), et se rasseoir. Pas un ou deux petits voyous à calottes, non, non, des jeunes, des vieux, des mères de famille bien habillées, coiffées, repassées… Ils portent des blousons de cuir, des jeans et des souliers italiens pointus. Ils conduisent sur l’accotement pour dépasser, ils fument dans les restaurants et ils construisent, encore aujourd’hui, des cathédrales.
L’anarchisme ? Une idée de Russes. L’abstraction en peinture, aussi. Et la conquête de l’espace…
Tous leurs héros : tous des rebelles. Par exemple : Pouchkine. Qu’est-ce qu’il a fait, Pouchkine ? Il s’est battu illégalement en duel pour rencontrer le destin d’un de ses propres personnages. Il en est d’ailleurs mort (encore un !). Tolstoï ? Artiste aristocrate semi-décadent qui décide de se faire paysan, professeur à la petite école de son village, de prôner l’abstinence et le végétarisme. Lénine ? La dictature du prolétariat…

Tout cela m’impressionne beaucoup. Pas faciles à aimer, comme ça, tout de suite, pas faciles à comprendre (d’abord, ils ont tendance à parler russe), mais tout de suite fascinants. On dirait que, pour le meilleur et pour le pire, il y a des choses qui sont possibles en Russie, qui sont possibles, faisables, dans la tête des Russes, et qui ne le seront (peut-être) jamais pour nous.



Est-ce que je dis n’importe quoi, là ? Ça se peut bien ! Il ne faut pas me croire sur parole… Comme disait Maïakovski en parlant peut-être des phraseurs emphatiques dans mon genre : « Ils ne comprennent rien !»


lundi 26 mars 2012

L'éducation, le soleil et les grands édifices


Le carré rouge, symbole du mouvement québécois de contestation étudiante, se rend jusque sur la Place rouge, à Moscou ! 


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C’est dans la ville de Moscou que l’on retrouve la plus grande concentration de millionnaires (souvent milliardaires, comme on le dit par exemple du président Vladimir Poutine) au monde. On vous a parlé déjà des petits pots de beurre d’amande à 35$, qui sont l’un des effets collatéraux les plus innocents de cet état de fait. Il y a donc beaucoup de super-riches à Moscou, et l’on sait que plusieurs d’entre eux se sont enrichis à la chute de l’URSS, lors de ce qu’on appelle le « hold-up du siècle », alors que ces oligarques ont racheté en quantité massive les actions des grande compagnies, alors nationales, pour en privatiser les profits. Poutine en a mis plusieurs en prison (car même leurs actions officielles se trouvent en marge de la légalité) en aurait (à ce qu'on raconte) « éliminé » plusieurs, et en laisserait plusieurs autres contrôler le pays avec lui, pour des raisons obscures au commun des mortels… L’une des Québécoises qui étudie comme nous à RGGU (Rassiski Gassoudarscki Goumanitarni Ouniversitiet, pour vous donner une idée de la raison pour laquelle on préfère dire : « RGGU ») a été embauchée par la compagnie Native Speakers, qui emploie des expats pour enseigner leur langue maternelle à leurs clients russes. Stéphanie s’est alors trouvée à travailler pour l’un de ces milliardaires moscovites, le 288e homme le plus riche de la planète. Elle enseigne le français à ses deux filles, qui trouvent du temps pour notre langue en dehors de leurs autres cours du soir, cours d’anglais, de ballet, d’équitation, de tennis, de musique, d’espagnol, de mandarin, et leurs voyages à Bali. Lorsqu’elle veut convenir de l’horaire de cours de la semaine, elle téléphone au secrétaire de la famille. Lorsqu’elle veut pénétrer dans l’appartement moscovite de ces bonnes gens, elle se fait accompagner par un gardien, qui monte avec elle dans l’ascenseur pour la bonne raison que le 10e étage de l’immeuble (occupé entièrement par l’employeur de Stéphanie) n’est pas accessible par l’ascenseur en appuyant simplement sur le bouton « 10 ». Il faut employer une clé spéciale, connaître un code. Les deux petites filles l’attendent à l’abri, tout en haut.
Sinon, le salaire moyen à Moscou se situe entre 15 000 $ et 20 000 $ par an, pour une ville considérée comme l’une des plus chères du monde. Les professeurs d’université, par exemple, gagnent l’équivalent d’environ 12 000 $ par an, soit à peu près le prix de location d’un petit studio ordinaire pendant la même période.
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Sergueï l’autre jour nous a raconté l’histoire de son voisin, propriétaire d’une datcha et d’une petite ferme dans l’actuelle banlieue de Moscou. Il y a, je ne sais pas, dix ans peut-être, ce fermier russe habitait à la campagne. Mais « l’avenir » n’attend pas la mort des gens pour changer leur vie. On lui offre un montant pour sa terre. À perte de vue, ce sera d’immenses immeubles à logement, leurs petites fenêtres, leurs petits climatiseurs, leurs longues ombres carrées. Partez, partez, c’est fini, de toutes façons, acceptez l’argent. « Niet », qu’il répond. Pas moyen que je crève ailleurs qu’ici. « Ladna ! », qu’ils ont répondu (« Soit ! »). Et ils ont construit autour des vingtaines, des trentaines, des centaines d’immeubles rectangulaires, vingt étages chacun, des prismes rectangulaires, des legos gris, avec des stationnements autour : asphalte et béton. Il vit là, Sergueï, comme si ce n’était rien, sans se plaindre. Il s’est acheté des rideaux à motifs colorés, et ils restent tirés. Parfois, il les ouvre, et parfois, devant chez lui, passe un cheval, ou une chèvre égarée, qui fait l’effet d’un éléphant qui s’est enfui du zoo et qui erre bizarrement dans la ville. Sauf qu’elle est chez elle, cette chèvre !
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Étrange sensation, celle des grandes villes, où la vue de masses d’humains qui se déplacent appelle presque systématiquement les métaphores animales. Nous sommes comme des termites, des fourmis dans leurs tunnels, qui avancent vite dans des couloirs étroits, et sombres. L’extrême sensibilité spatiale des citadins évoque quant à elle pour moi celle des poissons qui nagent en banc, à quelques millimètres les uns des autres, et qui ne se heurtent, ni ne se touchent, jamais. On est tout près, tout près, on dévie d’un centimètre, hop ! le voisin modifie aussi sa trajectoire, comme instinctivement, sans même regarder. Quel sens on peut bien avoir perdu, pour avoir gagné celui-là ?

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Dans mon manuel d’apprentissage du russe, il y a le portrait d’un paysan moldave. On y raconte combien il fait soleil chez lui, quelles sortes de fruits poussent sur sa terre, à quelle heure il se lève pour prendre soin des animaux, ce qu’il mange au déjeuner, combien il a d’enfants qui travaillent avec lui. Et moi je pense : « Magnifique ! Des fruits, du soleil, du silence : c’est ça le bonheur ! C’est ça la vraie vie ! » Mais je rencontre, par exemple, l’ami d’un ami, Micha, qui est Ouzbek. Il y en a, du soleil, des fruits et du silence en Ouzbékistan, et je lui dit : « Pourquoi tu es venu à Moscou ? », il me dit : « Pour faire du cinéma. » « C’est ici que tu veux vivre ? » « Ici ! » qu’il dit en me regardant comme si c’était l’évidence même. Mais pas seulement le cinéma, pas seulement l’art : même une job de balayeur de rues, de pelleteur de trottoirs, de pitcheur de sel sur les escaliers glacés (à la mitaine !), de surveillant de métro (de « poinçonneur des lilas ! »), même ces jobs-là, elles font quitter le soleil, les fruits et le silence de la Moldavie, de la Géorgie, de l’Arménie, du Caucase pour les sous-terrains moscovites (car ce n’est pas sur la place Rouge ni sur les berges de la Moskova qu’ils vivent, ces gens). Qu’est-ce qui s’est passé ?



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Un dernier mot, moins sombre celui-là (mais il faut bien passer par là quelques fois !) à propos du printemps : je fais ma petite Jean-Jacques Rousseau, ma petite Lev Tolstoï, et je m’émerveille devant la fameuse nature (« Vous dites que ce thème est passé de mode, que Pouchkine et Hugo ne sont que des radoteurs sentimentaux ? » disait (à peu près) Marina Tsvétaïéva. « Alors l’océan est passée de mode ? Et l’arbre, et l’oiseau, et l’amour ? »).
J’ai entendu, bien sûr, parler de votre splendide printemps précoce, et je me réjouis pour vous. Ici nous avons eue plusieurs petites tempêtes de neige encore cette semaine, car personne ici (sauf nous) ne fête la St-Patrick. Mais le soleil est plus fort, plus haut, les longs glaçons tombent partout sur le trottoir en éclatant joliment, il y a du gazon (vert !) qui ressort par endroit (du moins avant la tempête d’hier), le Carême (rappelé dans tous les menus des restaurants) est déjà au moins à moitié passé, et le soleil se couche déjà vers 20 heures. Hauts les cœurs !
L’autre jour, en sortant du Musée Pouchkine (qui n’a rien à voir avec Pouchkine), j’avais les yeux encore au mode contemplatif, après la journée passer à regarder, regarder, regarder (intransitivement, qu’ils disent les esthéticiens). Et, donc, en sortant du musée, j’ai vu les bulbes dorés d’une église orthodoxe briller sous le soleil, une chienne, ses mamelles gorgées de lait, zigzaguer entre les voitures, et des oiseaux noirs qui s’élançaient dans l’air froid comme dans un immense bain d’eau glacée. Le printemps est là, le passe-muraille-de-béton !

vendredi 16 mars 2012

Масленица

Allez voir notre tout nouveau montage dans la Galerie Vidéo, et apprenez à fêter à Maslenitsa!

lundi 20 février 2012

Petite leçon d'ethnocentrisme véniel ou Comment parler de Moscou sans parler de Québec ?


L’un des plaisirs les plus doux – et plus coupables – du voyageur est sans contredit la COMPARAISON.
Sans relâche et sans fatigue, tous les voyageurs, de l’adepte des tours guidés au vieil expat en passant par le backpacker lambda, tous, nous aimons à nous perdre en conversations infinies à propos des mille et une petites nuances qui séparent notre chez-nous du pays visité. « C’est drôle parce que, chez nous, blablabla, c’est fou parce qu’ici tu peux jamais blablabla tu tombes toujours sur blablabla et les gens sont comme ci, comme ça, la nourriture, le service, les édifices, la musique, l’air, le vent… » Asseyez-vous à n’importe quelle table de n’importe quel bar d’auberge jeunesse et cette rengaine vous inondera progressivement le cerveau jusqu’à la noyade totale dans l’océan des grandes et petites différences entre les endroits, les cultures et les gens qui forment notre grande et petite planète.
Bien que ce plaisir innocent puisse assez rapidement contribuer à la nausée du voyageur en raison de sa faculté particulière de glisser vers l’épandage des clichés et préjugés les plus assommants (dont on a pas fini, qui qu’on soit, de se rincer la bouche !), je sacrifierai une fois de plus au Dieu de l’Étonnement perpétuel en vous fourguant à mon tour ma petite litanie dans le crâne, si vous me le permettez.

On reconnaît donc le voyageur québécois parachuté en Moscou à :
-       Sa tendance à ne porter ni fourrure, ni talons aiguille ;
-    Son incompréhension profonde pour les systèmes qui fonctionnent sans pour autant être organisés : (« Comment on fait pour avoir des billets pour le ballet au Bolshoï ? » « T’écris ton nom le matin sur une liste. » « Pis après tu fais quoi de la liste ? » « Tu la donnes à la prochaine personne qui se présente. » « Mais… S’il ne vient personne ? » « Il vient toujours quelqu’un. » « Ah !...Ok. Mais mettons que tu es la dernière personne qui se retrouve avec la liste, qu’est-ce que tu fais ? » « Ben tu attends le spectacle. » « Ah !... Et après ? » « Après, faut aller faire la file à 17 h. » « Mais pourquoi, si nos noms sont déjà sur la liste ? » « C’est mieux d’être en file pareil. » « Et après ils vont venir chercher ceux qui sont dans la liste ? » « Ils vont crier vos noms. » « Et quand ils crient nos noms on peut dépasser les gens dans la file ? » « Oui et non… » « Mais… À quoi elle sert cette liste alors ? » « À s’assurer d’avoir des places. » « Alors c’est sûr qu’on a des places ? » « Non. »)
-       Son étonnement à voir se former, avant même l’heure d’ouverture, des files de centaines de personnes… devant l’entrée des musées d’art ;
-       Son étonnement à voir se former, avant même l’heure d’ouverture, des files de dizaines de personnes… devant les bureaux de poste ;
-       Sa surprise à visiter des églises encore utilisées par des gens assez croyants pour se prosterner et embrasser les icônes ;
-       Son incompréhension devant le fait qu’on puisse à la fois déposer des fleurs devant le buste de Staline et au pied de la statue de Vladimir Vissotski ;
-       Son indignation à se voir refuser certaines demandes par des vendeurs (je vous renvoie ici à l’entrée précédente, où la question de savoir si, en Russie, le client était, oui ou non, tsar, a été discutée pour aboutir à un résultat mitigé, mais penchant à mon humble avis vers la négative). Une petite série d’exemples ne fait pas de tort : « Est-ce que je pourrais avoir 15 billets de métro ? » « Non : 10 ou 20. » « Est-ce que je pourrais avoir du pain noir avec mon bœuf Strogonof ? » « Non, ça se mange avec des patates. » « Est-ce qu’on pourrait avoir des factures séparées ? » (Pour ça, il faut avouer qu’on n’a même pas osé poser la question...)
-       Sa méfiance par rapport à l’utilisation des vestiaires, qui en Russie sont gratuits et habituels non seulement dans les musées et les théâtres, mais également dans les cafés, restaurants, universités, etc.), et sa sempiternelle question : « C’tu payant ? »
-       Sa tendance à trouver amusants les Russes qui arborent fièrement la coupe Longueuil, plus courtement appelée « pad » ;
-       Sa tendance à trouver abusif le fait de manger un grand pot de crème sûre par jour ;
-       Sa profonde révolte par rapport au fait de se faire ouvertement dépasser dans les files… et sa plus complète passivité devant le fait accompli ;
-       Ses exclamations de surprise à chaque fois qu’il rencontre quelqu’un qui parle plus de deux langues : « Ah ouin ! Tu parles trois langues ? » (Hochements de tête impressionnés et mouvement caractéristique des lèvres vers le bas.) « Ah ouin ! Tu parles quatre langues ?? » (Élargissement des yeux et mouvement général de la tête, du cou et des épaules vers l’arrière.)
-       Sa tendance à croire son cours annulé lorsque l’enseignant arrive avec plus d’une demi-heure de retard, et surtout à son étonnement de se voir réprimandé… de ne pas avoir attendu plus longtemps ;
-       Son ébahissement devant la popularité chez les Russes des chansons de Joe Dassin : « Da ! Da ! Frantsouzkaya piécnia ! Znaïou ! "Auuuxxx Champs-Élysés, Pa pa ta la la !" »
-       Son incompréhension devant l’usage intensif de la zamboni dans tous les lieux publics ;
-       Ses fous rires convulsifs devant les affiches publicitaires annonçant les comédies musicales russes (allez faire un tour au www.lukomorie-musical.ru !) ;
-       Et, surtout, chapka pas chapka, on le reconnaît immanquablement à ses « r » mal roulés.

lundi 6 février 2012

Peinture russe

Icône d'Andreï Roublev, peintre russe du XVe siècle
Je m'étonne encore devant l'immensité de la culture humaine, devant sa complexité et ses nuances infinies. J'ai toujours cette sensation de vertige devant ce monde-labyrinthe où nous habitons, cette sensation que Jorges Luis Borges a tellement bien exprimée par le "réalisme magique", l'impression que, peu importe l'énergie ou même la frénésie avec laquelle on parcourrait les innombrables étages de notre bibliothèque de Babel, nous en serions tous exactement au même point, c'est-à-dire au point zéro, au point d'émerveillement, d'ébahissement, au point du vertige.
Qu'on essaye, par exemple, de connaître notre propre culture... Que faudra-t-il y inclure? La connaissance de l'histoire politique, sociale, littéraire, musicale, l'histoire de la condition des femmes, l'histoire des mentalités, l'histoire du cinéma, la connaissance de la géographie, des structures économiques, de l'immigration, de l'import-export, de la flore et de la faune, l'histoire de la crise du verglas, l'histoire de Félix Leclerc, l'histoire de Pierre Laporte, l'histoire de mon arrière-grand-mère, l'histoire d'un gars qui voulait rentrer dans police... la police s'est tassée... et beaucoup beaucoup d'autres histoires. Il faudrait chaque jour lire tous les journaux, mais aussi aller aux rencontres de quartier à Brossard, et aussi se promener dans le port de Sept-Îles, et voir le rocher Percé, et parler innu, passer du temps sur une réserve, rencontrer Péladeau et aussi Nicole Brossard, écouter les 12 hommes rapaillés et faire quelques années de service dans l'armée canadienne, et faire le tour du Lac, et faire le tour de l'Île, passer l'hiver à Chibougameau et l'été à Gaspé, et pendant ce temps-là, sans arrêt, parler aux gens, manger avec eux, chercher une job, apprendre à taper du pied, argumenter, prendre des notes...

Alors, peut-être, au bout de quelques années, peut-être, peut-être que le vertige diminuerait, et on se dirait qu'il fait bon être chez soi. Mais moi je crois, au fond, que le vertige empirerait, oui, et qu'il nous sidèrerait tous continuellement sur place comme des milliers de petits Socrate, toujours sous l'effet paralysant de l'immensité inconnue et de notre incapacité à la connaître.

Et c'est ainsi que je me retrouve encore en train d'ouvrir pour la première fois une toute nouvelle encyclopédie, parmi toutes les encyclopédies décrivant les mondes connus et inconnus, réels et imaginaires. Et je découvre (disons, à la première page de la table des matières!) un monde avec des chansonniers, des acteurs, des danseurs, des clowns, des journaux politiques, des conflits territoriaux, une langue, des accents, des dialectes, de nouvelles orientations dans la lumière du soleil et une nouvelle manière de déneiger les rues. Et, ces dernières semaines, deux musées de peinture russe, avec des dizaines de peintres dont je n'ai jamais entendu parler et qui remplissent ici des musées. Rien de surprenant à cela, mais à la fois - quel vertige!
À tort et à travers, j'aimerais vous faire voir...
Le portrait romantique de l'écrivain russe le plus aimé, le légendaire, l'inégalé et encore absolument inconnu de moi, Alexandre Pouchkine, par Kiprenski, ce même Pouchkine qui à Moscou a plusieurs
Alexandre Pouchkine (1827)

Verechtchaguine
statues, deux musées consacrés à son oeuvre et un autre, immense musée des Beaux-Arts, qui porte son nom. J'aimerais aussi vous faire voir quelques-unes des oeuvres des "Ambulants", ce groupe de peintres de Saint-Pétersbourg qui ont abandonné l'école des Beaux-Arts, pour faire ensemble leur propre "école": par exemple, Verechtchaguine, qui a peint l'Orient et la guerre dans des tableaux où une barbarie d'abord cachée est révélée à l'observateur qui suit le regard des personnages sur la toile.
Verechtchaguine

Serov

La jeune fille aux pêches, Serov
 Ou encore Valentin Serov, chez qui les êtres représentés se dilatent pour colorer les objets qui les entourent (le pelage d'un cheval, la peau d'une pêche...). J'ai beaucoup aimé, dans ce même groupe, Ilya Repine, un autre portraitiste qui a aussi représenté des scènes de l'histoire russe, comme l'infanticide perpétré par Ivan le Terrible, le premier tsar de Russie, sur son propre fils, et aussi, entre autres, le retour d'exil d'un père de famille. Il y avait aussi une grande salle, magnifique, consacrée à Vroubel, peintre et artiste des mosaïques, qui
Ivan le Terrible et son fils, par Repine
Pan, par Vroubel
Le démon, par Vroubel

La princesse Cygne- Vroubel
 a peint le démon, Pan et sa femme sous les traits de la princesse des Cygnes (héroïne du Lac des Cygnes, ballet que les Russes se faisaient passer à la télévision lors du coup d'état de 1991...!), tout cela selon les canons de l'Art Nouveau, dans un esprit mystérieux et floral.
Cela, c'est ce qu'on a réussi tant bien que mal à retenir et à recoller dans notre mémoire, la technologie aidant. Il y en avait beaucoup, tellement d'autres.
Tellement qu'il y a en fait deux musées d'art russe à Moscou, dont le premier (dont vous pouvez voir quelques oeuvres ici) présente une collection allant des icônes à la peinture du 19e siècle, et le deuxième l'art du XXe siècle, présenté dans une chronologie émouvante, où l'on peut retraverser à travers la peinture  tous les bouleversements et les drames de la Russie du siècle dernier. Les grands tableaux colorés de Gontcharova, le Carré noir sur fond blanc du "suprême" Malevitch et, tout de suite après, le réalisme socialiste et ses grands portraits de Lénine, de Staline, de jeunes citoyens sportifs, optimistes et sains, des paysans souriants au soleil en maniant la faucille, et pas de mariés qui volent et de vaches bleues qui sourient, comme dans les tableaux de Marc Chagall.... Mais ça, pour l'heure, je vous laisse le délice (devrais-je dire le vertige...?) de l'imaginer!

dimanche 29 janvier 2012

Moscou Moscou Moscou Moscou Moscou Moscou

J'étais à 16 000 lieues du lieu de ma naissance
J'étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers 
et des sept gares
...
Le Kremlin était comme un immense gâteau tatare
Croustillé d'or,
Avec les grandes amandes des cathédrales toutes blanches
Et l'or mielleux des cloches...
Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode
J'avais soif
Et je déchiffrais des caractères cunéiformes
Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s'envolaient 
sur la place
Et mes mains s'envolaient aussi, avec des bruissements
d'albatros
Et ceci, c'était les dernières réminiscences du dernier
jour
Du tout dernier voyage
Et de la mer.


Encore une fois Blaise Cendrars, La Prose du transsibérien et de la petite Jeanne de France


Il me semble que c'est d'abord à travers des mots, à travers un poème, par l'imaginaire, que j'entre en contact avec Moscou. Moscou, c'était d'abord... La pièce de Robert Lepage, La face cachée de la lune, et donc, la conquête de l'espace, et quelque chose de lié à la science et à la politique, et donc (pour moi!) quelque chose de lointain, de fade (un point sur la carte, que Julien disait). Puis le récit de voyage de Jacinthe, de Thomas, une petite carte postale et un message indéchiffrable. Puis, les Sadetsky —"Saviez-vous qu'il existe plus de 100 théâtres à Moscou ?". Puis évidemment, tout a changé et Moscou est devenue une fête, un monstre, un objectif, une station de métro, une rue, une chambre, un bar, un café, un musée, un lavoir, et tout ce qui fait d'elle une ville plus de 1 000 ans et de plus de 10 millions d'habitants.

Mais, au départ ou plutôt, au fond, je crois que c'est bien le mot, mon élément déclencheur. J'ai bien l'impression qu'à force de lire j'en suis venue (faut-il en être fière ? en être peu fière ? ou ne pas en faire une question de fierté ?) à ressentir plus fortement les choses à travers les mots que par toute autre voie. Attention! Je ne dis pas : ressentir les mots davantage que le "reste", mais : ressentir le "reste" par les mots, par leur impulsion, leur agencement, leur couleur... Par les mots des autres, des poètes, des non-poètes, et par mes propres mots, les histoires que je (me) raconte. Avant que je ne construise, avec Julien, mon enthousiasme, mon intérêt, ma Moscou imaginaire, Moscou n'existait pas pour moi. Maintenant, je me sens comme l'une des Trois Soeurs de Tchékov : "Vous venez de Moscou ? Comme c'est incroyable, Macha, entends-tu ? Cet homme vient de Moscou ! De Moscou, tu te rends compte ?".
On s'est répétés ça des mois durant. Vous avez vu, et entendu, vous-mêmes. Et la formule a fonctionné, un peu comme une incantation. Maintenant Moscou existe bel et bien, non seulement pour tout le monde mais... pour moi! Le mot c'est — mon icône, ma fenêtre.

(Comment qu'il disait, Jeanne, ton poète ? "Each kind of love / Or at least my kind of love / Must be an imaginary love / To start with".)

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Le jour du 14 juillet
Je reste dans mon lit douillet
La musique qui marche au pas
Cela ne me regarde pas

Georges Brassens, La mauvaise réputation


Moi je me disais la même chose, je me disais, comme Brassens, comme Vigneault :  "Brrr ! L'armée, c'est pas gai ! La musique militaire ? Sinistre !" Mais ici, en Russie, comment dire, c'est différent. D'abord, il n'y a pas que des trompettes : il y a des balalaïka. Il n'y a pas que des officiers en uniformes : il y a des danseurs déguisés en matelots, en Kazakhs, en Mongols, en Turcs. Ensuite, les chansons du Choeur de l'Armée rouge, c'est toutes les chansons populaires de la Russie, des chansons (des dizaines, et très jolies) que tous les Russes connaissent sur le bout de leurs doigts, qu'ils chantent avec un plaisir apparent, et tant de gaité, de vivacité ! Le choeur de l'Armée rouge, comme dire... c'est grandiose, entraînant, clinquant, gros et grand. Ça met le paquet, un peu comme le cirque, ou les feux d'artifice.  On nous apprend, à l'école, à dire et à sentir : "C'est kitsch". Mais quand j'ai vu cette dame, avec son châle, son chignon blanc, sa grosse poitrine, sa belle robe, dans la troisième rangée du parterre, visiblement (du balcon !) émue, et tellement gaie, emportée par le spectacle, qui chantait tous les airs, tapait des mains, dérangeait ses voisins, essuyait ses larmes, je n'ai pas eu le choix : j'étais contente pour elle. Plus que contente pour elle : j'étais charmée, j'étais comme elle, et je voulais faire partie du groupe, taper des mains, et danser. Le Choeur de l'Armée rouge est devenu à mes yeux la représentation artistique de la culture populaire institutionnalisée, de la culture officielle —braconnée par l'esprit populaire. Une tradition vivante, qui fait plaisir à voir. M'en détacher, ce ne serait pas, ici, afficher mon dégoût du monde militaire. Ce serait, bien plus, fermer mon coeur à l'enthousiasme partagé, à l'amour des chansons que tout le monde connait, et qu'on peut chanter ensemble.

Élise

mardi 24 janvier 2012


Moscou, 2012. Nous sommes partis de Québec lourds de bagages mais le cœur léger, impatients mais paisibles, comme deux toiles blanches dans l’attente d’une peinture. À l’aéroport, l’avion nous ouvre grand ses ailes : Montréal, Bruxelles, bientôt la Russie… Les frontières, invisibles, défilent en dessous de nous tels les tracés d’un globe terrestre sous le doigt. À dix mille mètres d’altitude, loin de la terre et des hommes, nous ne voyons des villes que les lumières diffuses  — ce sont des constellations dans le lointain. De cette hauteur où nous sommes assis, voyager est encore impossible : nous nous déplaçons, simplement. Nous nous déplaçons, à des années-lumière de la terre, à travers des pays où nous ne rencontrons que la froidure de l’air et la présence fantomatique des nuages.

Il nous semble alors que le déplacement est l’inverse du voyage, ou plutôt son omission : il joint deux points qui dans l’espace sont séparés, sans considération pour l’étendue qui les unit. Il est un trajet, une course, un mouvement, et en même temps leur négation. De l’autre côté du hublot se dessine un portrait minuscule, à peine perceptible, des contrées lointaines au-dessus desquelles nous nous déplaçons. Le voyage, quant à lui (celui que nous espérons vivre et partager avec vous), loge au plus près de la terre et des hommes. Il est la pleine affirmation du mouvement — sa maturation, sa fixation dans la chair. C’est une proximité, mais qui procède, singulièrement, de la distance qui fonde le voyage. Nous pensons, en bons russophiles, que sa logique s’apparente à celle de la perspective inversée (un élément caractéristique des icônes, ces images religieuses de la tradition orthodoxe) : sur le tableau, ce sont paradoxalement les objets éloignés de l’observateur qui vont s’élargissant. On dit ainsi que l’icône est une fenêtre ouverte sur l’éternité, c’est-à-dire sur le monde céleste, dont la constitution est profondément étrangère au monde terrestre en même temps qu'accessible à celui qui la contemple.

Quittant maintenant ces considération métaphysiques, nous ne vous demandons pas, à la lecture de nos impressions, d’embrasser votre écran ni de l’entourer de fleurs fraîches (même si… vous pouvez !). Simplement, il nous semble que c’est précisément (ou plutôt, disons, que c’est métaphoriquement) la manière dont fonctionne ce petit blogue : plutôt que la peinture d’un monde divin, il s’agit une fenêtre ouverte sur un autre monde, qui est le nôtre. C’est une fenêtre ouverte sur des visages lointains et, à la fois, très proches. C’est une fenêtre qui s’ouvre vers  nous, mais qui, en même temps, est orientée… vers vous.

 Julien et Élise