vendredi 22 novembre 2013

Un mois plus tard

Здраствуйте !

Un mois plus tard, notre vie moscovite prend son rythme de croisière. De quoi est faite cette vie ? De peu et de beaucoup, comme un peu partout autour de la Terre, j'imagine.

D'abord, on peut dire que nous sommes un peu toujours en recherche d'emploi. Pour ma part, j'enseigne le français à un groupe de débutant à l'école de Nika. C'est assez difficile, mais palpitant. D'abord, c'est un défi considérable en ce que je dois enseigner en russe, et surtout, enseigner en russe des choses que je viens bien souvent tout juste d'apprendre, ou du moins de réviser.
Quelles sont les différentes façons de poser des questions en français ? Quand doit-on utiliser les articles, les différents pronoms personnels, les adjectifs possessifs... ? Que signifie le verbe "avoir" en français ? En effet, je vais peut-être vous surprendre en vous disant qu'il n'y a pas d'équivalent russe de ce verbe qui nous semble tellement essentiel. J'ai des soeurs, j'ai mal à la tête, j'ai un chien, il a dit, il y a.... Tant de formules absolument élémentaires, et qui pourtant sont si bizarres dans leur emploi du verbe "avoir" !
Le chien, un chien, ce chien... Quelle différence entre "je" et "moi" ? Pourquoi dit-on "J'aime la musique", si on ne veut pas parler d'une musique en particulier ?...
Je me pose toutes sortes de questions qui ont toutes (merveille!) des réponses. Gloire aux grammairiens du français!
Sinon, j'enseigne aussi à un petit garçon de six ans, Sasha, qui me donne pas mal de fil à retordre. Je me rends compte à quel point, même si je les trouvais bien peu proactifs, mes étudiants baie-comois étaient au moins très coopératifs ! Après tout, ils auraient pu, comme le petit Sasha, refuser d'écouter, refuser de répondre aux questions, et refuser de faire les travaux et exercices. Le "pouvoir" des professeurs, ce n'est vraiment que le pouvoir que nous donnent nos étudiants, celui qu'ils veulent bien nous accorder. C'est La Boétie qui avait raison ! On est asservi que lorsqu'on accepte de l'être. Et mon petit Sasha ne l'accepte pas ;)
Sinon, il y a aussi les cours donnés ici à l'Université. Pour ma part, il y en a deux : français intermédiaire-avancé et littérature québécoise. Mon cours de littérature québécoise n'est pas un cours au sens où on l'entend au Québec. D'abord, les étudiants ne connaissent pas très bien le français, alors il n'y a pas à proprement parler d'analyse d'oeuvre au programme. C'est quelque chose comme une initiation à la culture québécoise à travers sa littérature. Ensuite, la "matière" vue en classe n'est pas évaluée. Ce qui est évalué (si c'est évalué, ce qui dépend plus ou moins de moi), c'est une traduction d'un extrait d'un texte appartenant à la littérature québécoise vers le russe (la directrice du centre veut qu'on prenne le début de "Prochain épisode" d'Hubert Aquin. Je pense qu'elle doit avoir une dent contre ses étudiants...). Une chose, bien sûr, que je ne peux pas corriger. Donc, comme ce n'est pas sûr que le cours est vraiment un cours au sens où les étudiants seraient "inscrits" et devraient "passer" ce cours pour le voir apparaître dans leur programme, et comme le mode d'évaluation des étudiants n'a aucun rapport avec le contenu du cours et que je ne peux pas corriger cette évaluation, je n'ai généralement que deux étudiants...
Malgré toute la bizarrerie du fonctionnement, j'ai toujours du plaisir à donner ce cours, qui suscite surtout des discussions intéressantes lorsqu'on aborde des sujets comme le rôle de l'Église dans le développement de la littérature québécoise, les relations entre la littérature québécoise et la littérature française, et surtout le concept de révolution "tranquille", qui semble toujours aussi bizarre et drôle pour les Russes.

Je commence à mieux comprendre pourquoi les étudiants russes qui sont venus en échange à l'Université Laval disaient toujours que c'était "tellement simple" d'étudier à Québec. En effet, on ne nous demande que d'étudier, et non d'organiser soi-même toute l'institution qui nous permet de le faire. La désorganisation ambiante nous fait bien ressentir à quel point on peut être obsédés, au Québec, par l'ordre, la clarté, la prévoyance, les contrats, les assurances, les ententes écrites... Et à quel point c'est difficile pour nous de trouver le repos de l'esprit en leur absence !

Situation analogue dans mon cours de français intermédiaire-avancé. Le local où nous nous rencontrons, mes étudiantes et moi, n'est annoncé que quelques minutes avant le début du cours sur un babillard qui est situé dans un autre pavillon que ceux où peuvent se donner les cours. Le local est différent chaque semaine. Parfois, il n'y a tout simplement pas de local, et on donne le cours dans la salle commune. Les étudiants ne savent pas quel examen ils vont avoir, et je ne peux pas moi-même créer un examen à partir de ce qu'on a vu: l'examen est embarré dans un quelconque coffre-fort, quelque part à l'université. Donc, je fais un peu de tout, dans l'espoir que l'examen aura quelque rapport avec ce que nous aurons vu dans le cours...
Par exemple, mercredi dernier, mes étudiantes devaient organiser un débat sur un sujet "controversé" de leur choix (Dieu sait que ça ne manque pas, en général, les sujets controversés). J'ai eu droit entre autres à la défense du point de vue selon lequel "Les artistes contemporains ne travaillent pas" (parce que le travail est justement l'antithèse de l'art, selon cette étudiante) et aussi une défense du point de vue selon lequel "L'écologie devrait faire partie des matières obligatoires enseignées à l'école", ce qui fait bien plaisir à entendre lorsqu'on vit dans une ville où il n'y a pas de recyclage et où on ne peut pas boire l'eau du robinet.
C'était très soigné, original, elles ont bien travaillé. Mais qui sait ? peut-être seront-elles évaluées seulement à l'écrit, sur l'usage du subjonctif et du conditionnel, et peut-être pour cette raison échoueront-elles le cours, malgré leurs excellents exposés. C'est une situation que je trouve très frustrante, mais qui ne semble pas les troubler elles-mêmes plus que ça. La placidité, apprendre la placidité... En cela, on peut dire que les Russes sont certainement un peu aussi des Asiatiques.

Côté découvertes culturelles,  on est servis. Expositions solo de Natalia Gontcharova au musée Trétiakov (je vous parlerai bientôt plus en détail de cette artiste russe), de Piet Mondrian (c'est l'année de célébration des échanges Pays-Bas/ Russie), visite de ce qu'on croyait être le Musée d'art contemporain et qui s'est finalement révélé être un musée entièrement dédié à Tsetereli (si vous trippez sur les sculptures grandeur nature représentant Vladimir Poutine en habit de judo, ou une larme qui coule entre les deux tours du World Trade Center, ce musée est pour vous). On a eu la chance d'assister à une conférence de Youri Norstein, le réalisateur de film d'animation dont j'ai parlé dans mon dernier message, celui qui a réalisé "Ckazka ckazok" (le "Conte des contes"), "Edgehog in the fog", et qui travaille en ce moment sur la version animée du "Manteau" de Gogol.
J'ai pu aussi remarquer que les histoires que les Russes aiment sont ici servies à toutes les sauces. J'ai pu voir "Le don" de Nabokov  et "La dame de pique" de Pouchkine en pièce de théâtre, "Anna Karénine" en ballet moderne, "Eugène Onéguine" en opéra. Plus besoin de savoir lire !
Ils ne se lassent jamais de leurs classiques, et je crois qu'ils estiment  pour la plupart qu'ils vaut mieux connaître ses classiques sur le bout des doigts plutôt que de papillonner ici et là dans la littérature mondiale. S'il y a une chose qui est claire, en tout, c'est que la Russie n'aime pas les demi-mesures.
En économie (communisme VS capitalisme sauvage); en art (les pièces de théâtre font souvent 3h, les romans... quelques milliers de pages); en religion (l'athéisme radical VS l'ingérence de la religion orthodoxe dans les affaires d'État... et nos cours de littérature russe); en matière d'habillement (tant de chemises à motifs les plus extravagants ! Tant de décolletés plongeants ! Tant de fourrures fastueuses ! Tant de vieilles femmes avec des foulards de laine brodée sur la tête ! Et, malgré tout, TANT de conformisme vestimentaire); et même, sur un plan plus quotidien, en matière de chauffage (même si ça gèle dehors, il faut pourtant dormir la fenêtre grande ouverte pour ne pas se dessécher totalement durant la nuit).

Mais ça, je l'ai déjà dit...

Dans un autre ordre d'idées, nous prévoyons avec plaisir notre looooonnnggggg congé de Noël (pas de cours du 19 décembre au 10 février!).
On lance plein d'idées (Ukraine ? Mer Noire ? Géorgie ? Arménie ? Istanbul ? Pologne ? Estonie, Lituanie, Lettonie ? ) et on jongle avec les possibilités et les contraintes.

Bref, comme vous voyez, un semblant de routine s'installe ici pour nous, fait de lectures, de listes de vocabulaire, de préparations de cours, de sorties, de nuages et de noirceur (n'oublions pas que nous nous trouvons à peu près à la hauteur de la Baie-James...).

Sinon, sur le bord du Saint-Laurent, c'est comment, ces jours-ci ?

Всего доброго ! Всего хорошего ! (Juste du "bon", juste du "bien", comme ils disent ici)

Paka,

Élise


mardi 15 octobre 2013

Trouver un logis, gagner son pain noir, ses cornichons et son saucisson

Aujourd'hui, 15 octobre 2013, les nuages recouvrent Moscou après un intermède ensoleillé de 3 jours (une vraie bénédiction). C'est donc parée en vitamine D (mais enrhumée tout de même) que je vous écris mon deuxième petit mot.
Nous nous étions laissés, la semaine dernière, sur notre installation aux résidences universitaires, où nous avons finalement reçu une chambre (une autre bénédiction). Avant cet heureux événement, nous avions eu le temps de visiter quelques "vrais" appartements, et de faire quelques téléphones en russe, ce qui peut facilement remplacer le jogging, je crois, pour ce qui est du travail sur le changement de rythme cardiaque.
D'abord, disons tout de suite que, pour une chambre en ville, partagée avec plusieurs colocataires, il fallait compter entre 17 000 et 30 000 roubles (il y avait beaucoup plus cher aussi, mais disons qu'on a pas pris la peine de regarder) par mois. Ça fait assez cher. D'autant plus qu'on a découvert qu'il était un peu difficile d'avoir accès à des appartements dont la location n'est pas gérée par des agents. Les agents se prennent généralement un mois de loyer, juste pour nous faire visiter, ce qui gonfle encore la facture. Et il y a aussi un dépôt exigé, et ci, et ça... Bref, ce n'était pas de la petite bière. On aurait bien voulu vivre sur la "Chaussée des Enthousiastes", mais malheureusement l'appartement était déjà loué.
On a donc fait affaire, plus ou moins par hasard (on ne comprend jamais tout à fait bien ce que les gens nous disent au téléphone, pour le moment), avec un agent qui nous amène dans un appartement où il n'a jamais mis les pieds. La chambre, en plein centre, coûte 30 000 roubles par mois (plus ou moins 1000 $) et elle ressemble finalement à l'appartement des personnages de "Trainspotting", avec des colocs moins sympathiques (on entre dans une cuisine en forme de couloir où sont entassés à peu près 8 personnes, qui nous regardent la tête penchée sur le côté en tirant sur leur cigarette, dans la faible lumière qui entre par la petite fenêtre sale à l'autre bout de la pièce, l'air de se demander ce qu'ils pourraient bien faire avec un passeport canadien).
Deuxième visite: une babouchka nous fait entrer dans un appartement en rénovation, où il n'y a pas encore de cuisine et où la chambre à louer est dotée d'un immense tapis et de deux vieux divans. Le propriétaire essaie de nous la vendre: "Authentique style soviétique ! En plein foyer culturel de la Russie !" Et il répète: "Véritable style soviétique, que vous ne trouverez jamais ailleurs !".
Et c'est là que, devant le propriétaire, les anciens locataires, l'agent et la grand-mère qui est restée dans le cadre de la porte, Julien, voulant blaguer, sort LA PHRASE qu'il fallait ABSOLUMENT éviter. Je ne peux pas encore croire qu'il ait dit ça. On en a ri toute la journée par la suite avec Nika, mais sur le coup j'ai vraiment souhaité me fondre dans les motifs du vieux papier peint jauni par l'humidité.

Il dit: "А где Сталин ?" ("Et où est Staline ?")
...

Silence.

Jusqu'à ce que Jul se rende compte de son erreur et se reprenne: "AH! PARDON! Je voulais dire "Où est le portrait de Lénine?"...."
Pas de réaction.
On passe à un autre sujet et, bien sûr, on ne prend pas la chambre.

Bref, après ça et les coups de téléphone où on se rend compte que les prix affichés sur les annonces sont rarement les bons, que les commissions sont presque obligatoires et que les Russes n'aiment pas répéter les informations, on est vraiment contents de recevoir l'appel d'Ekaterina, la directrice du Centre Moscou-Québec, qui nous offre notre fameuse chambre sur le campus, à 5500 roubles.

Sinon, qu'avons-nous fait ? Nous sommes allés souper chez Elena, notre ancienne prof de russe, qui nous avait préparé des salades aux betteraves, aux tomates, aux cornichons, et du poulet aux légumes.


On a parlé de divers sujets, dont de ses 3 emplois différents (le salaire de professeur de langue à l'Université est de 6000 $ par an) et des types de miel différents qui sont produits en Russie (on a eu droit à une dégustation qui comptait environ 8 miels de toutes sortes...). J'en profite pour vous faire visiter son appartement, très joli et exigu, qui se trouve dans le centre. La mère d'Elena en a hérité à l'époque soviétique (la majorité des gens qui peuvent vivre au centre-ville sont soit riches, soit héritiers d'un vieil appartement soviétique). Voici donc quelques photos:

de la cuisine,
 du couloir,

 et du salon.


Sinon, on est aussi allé au club Gogol, voir le fameux show de Messer Chups. Il y avait environ... 50 spectateurs (?), dont la moitié semblaient être de véritables fans. Dans le style "surf-'n-roll & horreur" (c'est eux qui se décrivent comme ça!), c'est vraiment excellent ! Curieux à quel point les publics russe et occidental sont différents. Ce groupe russe, assez populaire pour se faire connaître jusqu'au Québec par des amateurs de musique tels que mon propre frère, est, on dirait, presque inconnu à Moscou!


On a aussi vu Sergueï pour la première fois depuis notre arrivée, puisqu'il est revenu de Croatie. Véritable sentiment de déjà vu: il nous invite à passer la soirée chez lui, il nous cuisine un plat plus ou moins immangeable, on boit du thé et on se couche à 4h du matin. Il est d'autant plus drôle qu'on comprend de mieux en mieux ses blagues, qui sont vraiment excellentes ! Ses amis Egor et Anastasia étaient là aussi, très surpris de nous revoir encore dans la même cuisine après un an et demi. Ils nous ont fait une liste des "films cultes" de la Russie qu'il fallait absolument voir, et sont entrés dans un débat enflammé sur ce sujet, tellement enflammé d'ailleurs qu'on a rien compris...
En attendant, on a regardé "Ckazka Ckazok" ("Le conte des contes"), un des films d'animation les plus réussis de Youri Norstein. Très mystérieux, très mélancolique et très beau. Je vous suggère fortement de le regarder.

Voici le lien pour le trouver sur Youtube:

http://www.youtube.com/watch?v=4aeuyJ-wrIY

Si vous préférez plus d'humour, vous pouvez aussi regarder "Film ! Film ! Film!", qui est vraiment plus gai. Pour vous permettre de comprendre l'histoire, il est suffisant de savoir que le premier personnage grand et maigre qu'on voit est le scénariste, et que le petit bonhomme court sur pattes qui apparaît juste après est le réalisateur. Très drôle, vous allez voir !

http://www.youtube.com/watch?v=EdwSmmXU6JM

En plus, les deux films sont muets, alors profitez-en!

Sinon, on a tous les deux reçus des contrats d'enseignement individuel chez "Native Speakers", ce qui va nous permettre de payer notre beurre, et même quelques ballets !

Autre expérience particulière: nous avons été engagés pour enregistrer les voix d'un homme et d'une femme francophones, pour l'examen de compréhension orale des étudiants russes qui apprennent le français au secondaire. C'était très drôle et très semblable à la scène des "Aiguilles et l'opium" où Robert doit enregistrer la narration d'un film sur Juliette Gréco... Nous aussi, il a fallu qu'on prononce "jazz", "twitter" et même "followers" (!) à la française. Ah ! La minorité linguistique dans sa propre langue !
La passe la plus difficile dans mon texte était de loin l'intertitre :"Pourquoi twitte-t-on ?", que j'ai prononcé successivement comme "Pourquoi touite-ton", "Pourquoi toui-te-ton", "Pourquoi twittetoton" et finalement "Pourquoi tvi-te-ton" !
On s'en est bien tirés, finalement, et peut-être même qu'ils vont nous réengager, alors j'imagine que c'est bientôt la gloire qui nous attend.

L'inspiration me manque pour approfondir aujourd'hui sur ce grand mystère qu'est la Russie... Je vous laisse donc à vos occupations !

À bientôt sur cet écran !

Élise

samedi 5 octobre 2013

Première semaine

Bonjour à tous,

Demain, cela fera déjà une semaine que nous sommes arrivés à Moscou. J'en profite pour partager avec vous les dernières nouvelles sur notre installation ici et nos premières impressions.
Samedi midi, nous avons quitté Toronto, sa température d'été et nos chers amis Jeanne et Nicolas, chez qui nous avons été reçus au tajine d'agneau, au vin ontarien et à la pâte de noisettes turque, sous l'influence sans doute par le multiculturalisme canadien dans lequel ils baignent.

Dimanche matin, 10h: Le vol direct Toronto-Moscou de Transaero nous dépose à destination. Durant les neuf heures de vol, nous avons déjà eu l'occasion de pratiquer notre russe (j'ai l'impression que nous étions les seuls étrangers parmi tous les passagers), de boire du thé au citron et d'écouter les mêmes deux films soviétiques en noir et blanc qui ont joué en boucle durant tout le vol. J'ai aussi beaucoup avancé dans ma lecture de l'essai de Sylvain Tesson, "Dans les forêts de Sibérie", et tenté (sans succès) de dormir quelques heures, les pieds dans le couloir. Je me suis réveillée au son de la chanson thème de la compagnie "Transaero", à écouter absolument pour avoir une idée de l'ambiance...

http://www.youtube.com/watch?v=s-I5zHarPJc

Veronika (Nika, pour tout le monde qui la connaît un peu) nous attend à l'arrivée. Elle nous emmène, avec la conduite sportive qui lui est caractéristique, dans son quartier de Novokossino, au bout de la ligne jaune du métro, dans son charmant 1 et demi, où on dépose nos immenses bagages et on prend le temps de respirer l'air de la terre ferme quelques heures.


Le soir, elle nous amène à l'école de cuisine avec laquelle elle veut créer un partenariat pour son école de langues étrangères. Nous sommes accueillis (d'abord un peu froidement puis très très amicalement, à la russe) par un cuisinier de notre âge, aux moustaches dignes de Salvador Dali (sans les pouvoirs magiques), qui nous offre le café et nous parle de son entreprise (vraiment, vraiment sympathique). Il s'agit de cours de cuisine d'une durée de 4-5 heures, qui finissent par un grand repas commun. Café, thé, musique, vin rouge sont à la disposition des "invités", et ça crée une ambiance proche de celle d'un repas cuisiné entre amis à la maison, sauf que les recettes sont légèrement plus sophistiquées et que, bien sûr, il faut payer pour participer.



Le but de Nika est que certains ateliers puissent être, avec l'aide des cuisiniers sur place, organisés par les animateurs de son école comme activité spéciale faisant partie du cours de langue. Ex. Julien et moi dirigeons des ateliers de conversation française pour son école. Nous invitons nos étudiants à un atelier de cuisine française ou québécoise que nous menons en français, avec le support "culinaire" des membres de l'école de cuisine. Je trouve personnellement l'idée très bonne et, surtout, je suis impressionnée par l'esprit entrepreneurial des Moscovites qui m'entourent. J'ouvre d'ailleurs une parenthèse à ce sujet.
Nous connaissons très peu de Russes de notre génération, soit environ quatre: Nika, Sergueï, Igor et Katia.
Nika, a démarré sa propre entreprise il y a maintenant deux ans, le club de conversation en langue étrangère "Obchatsya Legko". Elle loue un local dans le centre-ville de Moscou, elle se crée un site internet, elle fait de la pub, elle organise des journées "portes ouvertes", etc. Ça marche, elle gagne sa vie. En plus, elle vient d'être acceptée à l'école des réalisateurs de films d'animation de Moscou, et donc travaille et étudie à temps plein.
Sergueï, avec son frère jumeau Andreï, anime des mariages traditionnels ou loufoques. Il est en ce moment en Croatie pour développer les possibilités de croissance de son entreprise là-bas. Parallèlement, il développe un réseau de contacts pour la vente d'art contemporain (ce qui nous laisse tous perplexes, puisqu'il n'y connait, a priori, rien).
Igor travaille dans le domaine de la publicité en tant que professionnel "free lance", et souhaite également développer sa propre "business" prochainement.
Katia, quant à elle, est traductrice, et travaille également à son compte. Elle a en ce moment un contrat d'interprète avec le Centre théâtral "Na stratnom", qui présentent "La dernière bande" de Samuel Beckett, jouée et mise en scène par un artiste américain, Robert Wilson (elle nous a d'ailleurs donné une paire de billets pour dimanche soir! Yé!). Elle sert d'interprète à M. Wilson pour la durée de sa production à Moscou.
Finalement, les propriétaires (Mourad, Anton et Anna) de l'école de cuisine où nous avons été invités à cuisiner (probablement de la poutine...) ont tous à peu près notre âge et ont démarré tous les trois (un couple et un ami) cette école l'an dernier.
Je vous laisse interpréter ces faits comme vous voulez, mais il me semble qu'il y a là comme un trait générationnel marquant. Ça reste à confirmer. Fin de la parenthèse.
En revenant chez Nika, Julien questionne les grands-mères qui vendent leurs produits maison près de l'entrée du metro (cornichons en pot comme ceux d'Eileen, confitures, bouquets de fleurs) pour savoir où il peut trouver des champignons à kéfir. Elles veulent toutes le conseiller, bien sûr, et donnent des renseignements contradictoires, aussi, alors, pour le moment, on n'a pas de champignon.
Fin de la première journée, on s'endort comme des pierres qui n'ont pas dormi depuis 40 heures...
Après, les jours se suivent et ne se ressemblent pas (hormis pour ce qui est de la température, vraiment morose et pareille tous les jours). On cherche des appartements sur des sites internet russes, on en visite quelques-uns (visites très étranges que je vous raconterai une autre fois), on retourne à notre "koulinaria lavka" préférée dans le quartier de la Taganka,



on prend encore et encore et encore le magnifique metro de Moscou (véritable défilé de haute couture quotidien, en plus d'être le moyen de transport le plus efficace et le moins cher que j'aie jamais utilisé),

on se promène dans Moscou, on retrouve la place Maïakovski complètement transformée sans ses clôtures et ses barrières,


 on envoie nos CVs dans des écoles de langues étrangères, on fait de l'insomnie la nuit et on s'endort l'après-midi, etc.

Quelques faits marquants:
Notre premier souper avec nos connaissances russes du dernier voyage (sauf Sergueï qui est en Croatie), tous réunis chez Nika. On chante des chansons et on a notre première discussion "de fond" en russe avec Igor, sur l'immigration et la mixité religieuse (ça nous suit jusqu'ici...!).
Notre première bouteille de vodka, accompagnée de "gretchnaia kacha" (semoule de sarrasin) et de côtelettes de mouton aux oignons, repas typiquement russe préparé par notre camarade... québécois, Martin, qui nous accueille dans sa cuisine des résidences au papier peint défraîchi, que nous retrouvons comme si c'était hier. Les "petites" bouteilles de vodka (500 ml), ici, ne se rebouchent pas. C'est ainsi.
La visite du Musée Pouchkine avec les camarades de classe de Nika, à l'école des réalisateurs de dessin animé. Deux expositions magnifiques : Titien et les Pré-raphaélites.
Première journée de cours de russe à l'Université. Après nous avoir fait passé un test, on nous a placé dans le groupe 4, ce qui veut dire: 16 heures de cours (gratuits!) par semaine, dont "Pratique de l'oral", "Langage des médias", "Textes littéraires" et "Grammaire". On est avec des Américains et des Japonais très doux et très gênés.
Côté travail, ça avance assez vite: Julien et moi avons déjà chacun un cours de français au Collège des langues de l'université, deux ateliers de français à l'école de Nika, mon cours de littérature québécoise au Centre Moscou-Québec (jeudi dernier: des Patriotes à la fin du XIXe siècle, Chevalier de Lorimier, Octave Crémazie, Philippe Aubert de Gaspé) et un contrat d'enregistrement de voix en français pour un examen oral. Ça roule ! En plus, nous avons eu la chance de recevoir finalement une chambre en résidence, ce qui est très agréable pour toutes les raisons que vous savez: pas besoin de continuer à chercher et à visiter, pas besoin de payer le double ou le triple pour une chambre plus petite et à l'autre bout de la ville et, surtout, l'emplacement parfait, sur le campus de l'université et tout près d'une station de métro centrale.


On a vraiment "le cul bordé de nouilles", comme dirait Alain Richard.

Ce soir, notre professeure de russe de l'an passé, Elena, nous invite souper chez elle, ce qui nous a surpris et nous fait surtout très plaisir.

Bref, voilà. Un début beaucoup plus simple et beaucoup moins stressant que la dernière fois, les amis, les contacts, le niveau de langue et la connaissance des lieux aidant énormément. En plus, le plaisir de retrouver des choses qu'on avait oubliées.

Voilà pour aujourd'hui! N'hésitez pas à nous écrire, via le blog ou par courriel, ça fait toujours vraiment plaisir.

Bisous,

Élise

jeudi 31 mai 2012

мы пойдем в Ретер !

Nous partons demain pour Petersbourg, à 12h33. Demain! Il y a encore du linge sur le sèche-linge, des conserves dans l'armoire, quelques passages sur notre carte de métro et la photo de Tolstoï sur le mur (elle va y rester d'ailleurs), mais c'est vrai, on part demain.
Encore hier. avant-hier, on découvrait de nouvelles rues, de nouveaux cafés, des cinémas indépendants, de nouvelles manières d'apprêter l'aneth et les joies de la danse sur le quai au Parc Gorki, mais c'est vrai, on part demain, on va se faire voir dans le Nord au soleil perpétuel du solstice d'été, et je pense qu'on va bien se marrer... En attendant je veux voir Moscou une dernière fois...

Allez voir les photos, j'en ai ajouté 50 000.

Любовь!

Élise

jeudi 3 mai 2012

Autour de Vladimir Vladimirovitch Maïakovski


« Ils ne comprennent rien »

Je suis entré chez le coiffeur, j’ai dit – tranquille :
« Pourriez-vous, s’il vous plaît, me coiffer les oreilles ? ».
Le placide coiffeur devint tout de suite piquant
Son visage s’allongea, comme chez les poires :
« Espèce de fou !
Espèce de roux ! » —
Les mots rebondissaient.
L’injure s’agitait d’un piaulement l’autre,
Et lo-o-o-ngtemps
L’une des têtes a rit
S’extrayant de la foule, comme un vieux radis.

(V. V. Maïakovski, selon ma traduction (très) approximative)






Demain nous allons, avec Elena, notre professeure de russe, visiter le Musée Maïakovski, place Loubianka. Vladimir Vladimirovitch Maïakovski, c’est « le poète de la Révolution ». C’est un grand gars viril, relativement baraqué et très beau, qui s’est affilié au parti des bolcheviks dès l’âge de 15 ans, qui avait une vingtaine d’année à la Révolution en 1917 et qui était déjà poète. Il a participé au développement du mouvement futuriste en poésie, il a travaillé avec confiance et ardeur auprès du Parti, il a voyagé en Europe pour réciter sa poésie, propager les idées marxistes. Il a été intensément amoureux d’une femme, Lili Brik, la sœur d’Elsa Triolet, pour ceux à qui ça dit quelque chose. Plus tard, il a souffert, du manque d’amour et de l’éclatement de son rêve révolutionnaire en petits morceaux pourris. Il s’est tiré une balle dans le cœur au mois d’avril 1930, au printemps. Il a laissé la note : « La barque de l’amour s’est fracassée contre la vie courante. »

Quelle histoire, hein ? Quelle vie ! L’une des nombreuses choses fascinantes en Russie, c’est toutes ces histoires incroyables, toutes ces vies inimaginables dans notre coin du monde. Ces temps-ci on parle beaucoup de celle d’Édouard Limonov. Moi, ma (de loin) préférée, elle est toute différente, elle ressemble un peu plus à celle de Maïakovski : c’est celle de la poétesse Marina Tsvétaïéva. Probablement la personne la plus intense qui ait jamais existé (mettez Frida Khalo, Jacques Brel, Nietzsche, Alexandre Jodorowsky et Janis Joplin dans un bol, secouez… Tadam ! Marina Tsévaïéva !)









Marina, enfant, était à peu près (selon ce qu’elle raconte dans ses mémoires qui sont toute la source de mon admiration) comme la Bérénice Einberg de L’Avalée des avalés, le roman de Ducharme. Mais en poète lyrique. Son amour d’enfance, c’est l’Aiglon, le fils de Napoléon Bonaparte, mort depuis plusieurs décennies déjà à l’époque où elle se met à lui vouer un culte. Elle écrit, à l’âge de 13 ou 14 ans elle connaît déjà quatre langues, à 19 ans elle se marie avec un garçon de son âge avec qui elle restera toute sa vie, tout en entretenant des relations passionnées (souvent plus littéraires qu’autre chose, mais quand même) avec des dizaines d’hommes et de femmes, dont Ossip Mandelstam et Arcadi Tarkovski. Après la Révolution, son mari part quelques années faire la contre-révolution dans l’armée blanche, la laissant seule à Moscou avec leurs deux filles. C’est la famine, elle est seule, elle s’occupe de ses enfants, elle manque d’eau, de pommes de terre, de lumière, et elle continue d’écrire. L’une de ses filles meurt de faim durant cette famine. Elle s’exile à Prague, puis à Paris, ses poèmes ne sont presque pas publiés, elle est pauvre, elle entretient une correspondance « amoureuse » à trois avec Boris Pasternak et Rainer Maria Rilke. Elle a un troisième enfant, un garçon. Son mari et sa fille aînée, convaincus par les idéaux communistes, rentrent en Union Soviétique. Ils commencent à travailler pour le KGB. Marina revient auprès d’eux avec son fils. Pour des raisons obscures, arbitraires, absurdes, son mari est accusé d’espionnage, emprisonné, sa fille envoyée dans un camp de travail. Elle continue, dans le tumulte des patates à peler et ensuite, après l’arrestation des membres de sa famille, dans l’angoisse pure, à écrire et à traduire de la poésie. Son mari est condamné à mort et elle, déportée en Tatarie. Comme Maïakovski, elle souffre du manque d’amour et de l’éclatement de son rêve en petits morceaux pourris, et comme Maïakovski, elle se suicide. « Je ne suis pas une joueuse. Ma mise – c’est mon âme ! »

Bon, c’est sombre, c’est même très sombre, mais ce que je voulais dire, avec tout ça, c’est que, chez les Russes, des vies comme celles-là, hors du commun, marquées par un idéalisme forcené et un destin impitoyable, il y en a beaucoup, tellement que j’en viens à me dire qu’il y avait peut-être quelque chose de sensé dans ma réaction primaire (dans tous les sens du terme) à la proposition de Julien d’aller nous faire voir en Russie : « En Russie ? Mais les Russes sont fous ! »

Ce qui est vrai, en tout cas, c’est que, s’ils ne sont pas fous, les Russes (que j’ai vus) sont de loin (en tant que nation) les gens les plus rebelles que j’ai connus. La preuve, scandaleuse : ils dépassent ouvertement dans les files. Oui, vous avez bien lus : ILS DÉPASSENT les gens. Sans faire semblant de ne pas le faire. Ils vous disent parfois quelque chose comme : « Excusez-moi… Je peux ? », et nous, éberlués (non mais quels écoliers bien élevés nous faisons !), on les laisse passer (qu’est-ce qu’on peut faire ? Se battre ?). Ils ne viennent pas aux cours, ou alors ils arrivent 10 minutes avant la fin de la séance et disent, le sourire aux lèves : « Excusez-moi, je suis en retard. » Ils ne payent pas le métro, mais sautent par-dessus les tourniquets (symphonie de sifflets). Ils ne payent pas le train, et se cachent en riant dans les compartiments à bagages, entre les wagons, quand le contrôleur passe, puis, à l’arrêt, courent comme des perdus jusqu’au wagon précédent pour le semer (le contrôleur), et se rasseoir. Pas un ou deux petits voyous à calottes, non, non, des jeunes, des vieux, des mères de famille bien habillées, coiffées, repassées… Ils portent des blousons de cuir, des jeans et des souliers italiens pointus. Ils conduisent sur l’accotement pour dépasser, ils fument dans les restaurants et ils construisent, encore aujourd’hui, des cathédrales.
L’anarchisme ? Une idée de Russes. L’abstraction en peinture, aussi. Et la conquête de l’espace…
Tous leurs héros : tous des rebelles. Par exemple : Pouchkine. Qu’est-ce qu’il a fait, Pouchkine ? Il s’est battu illégalement en duel pour rencontrer le destin d’un de ses propres personnages. Il en est d’ailleurs mort (encore un !). Tolstoï ? Artiste aristocrate semi-décadent qui décide de se faire paysan, professeur à la petite école de son village, de prôner l’abstinence et le végétarisme. Lénine ? La dictature du prolétariat…

Tout cela m’impressionne beaucoup. Pas faciles à aimer, comme ça, tout de suite, pas faciles à comprendre (d’abord, ils ont tendance à parler russe), mais tout de suite fascinants. On dirait que, pour le meilleur et pour le pire, il y a des choses qui sont possibles en Russie, qui sont possibles, faisables, dans la tête des Russes, et qui ne le seront (peut-être) jamais pour nous.



Est-ce que je dis n’importe quoi, là ? Ça se peut bien ! Il ne faut pas me croire sur parole… Comme disait Maïakovski en parlant peut-être des phraseurs emphatiques dans mon genre : « Ils ne comprennent rien !»


lundi 26 mars 2012

L'éducation, le soleil et les grands édifices


Le carré rouge, symbole du mouvement québécois de contestation étudiante, se rend jusque sur la Place rouge, à Moscou ! 


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C’est dans la ville de Moscou que l’on retrouve la plus grande concentration de millionnaires (souvent milliardaires, comme on le dit par exemple du président Vladimir Poutine) au monde. On vous a parlé déjà des petits pots de beurre d’amande à 35$, qui sont l’un des effets collatéraux les plus innocents de cet état de fait. Il y a donc beaucoup de super-riches à Moscou, et l’on sait que plusieurs d’entre eux se sont enrichis à la chute de l’URSS, lors de ce qu’on appelle le « hold-up du siècle », alors que ces oligarques ont racheté en quantité massive les actions des grande compagnies, alors nationales, pour en privatiser les profits. Poutine en a mis plusieurs en prison (car même leurs actions officielles se trouvent en marge de la légalité) en aurait (à ce qu'on raconte) « éliminé » plusieurs, et en laisserait plusieurs autres contrôler le pays avec lui, pour des raisons obscures au commun des mortels… L’une des Québécoises qui étudie comme nous à RGGU (Rassiski Gassoudarscki Goumanitarni Ouniversitiet, pour vous donner une idée de la raison pour laquelle on préfère dire : « RGGU ») a été embauchée par la compagnie Native Speakers, qui emploie des expats pour enseigner leur langue maternelle à leurs clients russes. Stéphanie s’est alors trouvée à travailler pour l’un de ces milliardaires moscovites, le 288e homme le plus riche de la planète. Elle enseigne le français à ses deux filles, qui trouvent du temps pour notre langue en dehors de leurs autres cours du soir, cours d’anglais, de ballet, d’équitation, de tennis, de musique, d’espagnol, de mandarin, et leurs voyages à Bali. Lorsqu’elle veut convenir de l’horaire de cours de la semaine, elle téléphone au secrétaire de la famille. Lorsqu’elle veut pénétrer dans l’appartement moscovite de ces bonnes gens, elle se fait accompagner par un gardien, qui monte avec elle dans l’ascenseur pour la bonne raison que le 10e étage de l’immeuble (occupé entièrement par l’employeur de Stéphanie) n’est pas accessible par l’ascenseur en appuyant simplement sur le bouton « 10 ». Il faut employer une clé spéciale, connaître un code. Les deux petites filles l’attendent à l’abri, tout en haut.
Sinon, le salaire moyen à Moscou se situe entre 15 000 $ et 20 000 $ par an, pour une ville considérée comme l’une des plus chères du monde. Les professeurs d’université, par exemple, gagnent l’équivalent d’environ 12 000 $ par an, soit à peu près le prix de location d’un petit studio ordinaire pendant la même période.
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Sergueï l’autre jour nous a raconté l’histoire de son voisin, propriétaire d’une datcha et d’une petite ferme dans l’actuelle banlieue de Moscou. Il y a, je ne sais pas, dix ans peut-être, ce fermier russe habitait à la campagne. Mais « l’avenir » n’attend pas la mort des gens pour changer leur vie. On lui offre un montant pour sa terre. À perte de vue, ce sera d’immenses immeubles à logement, leurs petites fenêtres, leurs petits climatiseurs, leurs longues ombres carrées. Partez, partez, c’est fini, de toutes façons, acceptez l’argent. « Niet », qu’il répond. Pas moyen que je crève ailleurs qu’ici. « Ladna ! », qu’ils ont répondu (« Soit ! »). Et ils ont construit autour des vingtaines, des trentaines, des centaines d’immeubles rectangulaires, vingt étages chacun, des prismes rectangulaires, des legos gris, avec des stationnements autour : asphalte et béton. Il vit là, Sergueï, comme si ce n’était rien, sans se plaindre. Il s’est acheté des rideaux à motifs colorés, et ils restent tirés. Parfois, il les ouvre, et parfois, devant chez lui, passe un cheval, ou une chèvre égarée, qui fait l’effet d’un éléphant qui s’est enfui du zoo et qui erre bizarrement dans la ville. Sauf qu’elle est chez elle, cette chèvre !
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Étrange sensation, celle des grandes villes, où la vue de masses d’humains qui se déplacent appelle presque systématiquement les métaphores animales. Nous sommes comme des termites, des fourmis dans leurs tunnels, qui avancent vite dans des couloirs étroits, et sombres. L’extrême sensibilité spatiale des citadins évoque quant à elle pour moi celle des poissons qui nagent en banc, à quelques millimètres les uns des autres, et qui ne se heurtent, ni ne se touchent, jamais. On est tout près, tout près, on dévie d’un centimètre, hop ! le voisin modifie aussi sa trajectoire, comme instinctivement, sans même regarder. Quel sens on peut bien avoir perdu, pour avoir gagné celui-là ?

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Dans mon manuel d’apprentissage du russe, il y a le portrait d’un paysan moldave. On y raconte combien il fait soleil chez lui, quelles sortes de fruits poussent sur sa terre, à quelle heure il se lève pour prendre soin des animaux, ce qu’il mange au déjeuner, combien il a d’enfants qui travaillent avec lui. Et moi je pense : « Magnifique ! Des fruits, du soleil, du silence : c’est ça le bonheur ! C’est ça la vraie vie ! » Mais je rencontre, par exemple, l’ami d’un ami, Micha, qui est Ouzbek. Il y en a, du soleil, des fruits et du silence en Ouzbékistan, et je lui dit : « Pourquoi tu es venu à Moscou ? », il me dit : « Pour faire du cinéma. » « C’est ici que tu veux vivre ? » « Ici ! » qu’il dit en me regardant comme si c’était l’évidence même. Mais pas seulement le cinéma, pas seulement l’art : même une job de balayeur de rues, de pelleteur de trottoirs, de pitcheur de sel sur les escaliers glacés (à la mitaine !), de surveillant de métro (de « poinçonneur des lilas ! »), même ces jobs-là, elles font quitter le soleil, les fruits et le silence de la Moldavie, de la Géorgie, de l’Arménie, du Caucase pour les sous-terrains moscovites (car ce n’est pas sur la place Rouge ni sur les berges de la Moskova qu’ils vivent, ces gens). Qu’est-ce qui s’est passé ?



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Un dernier mot, moins sombre celui-là (mais il faut bien passer par là quelques fois !) à propos du printemps : je fais ma petite Jean-Jacques Rousseau, ma petite Lev Tolstoï, et je m’émerveille devant la fameuse nature (« Vous dites que ce thème est passé de mode, que Pouchkine et Hugo ne sont que des radoteurs sentimentaux ? » disait (à peu près) Marina Tsvétaïéva. « Alors l’océan est passée de mode ? Et l’arbre, et l’oiseau, et l’amour ? »).
J’ai entendu, bien sûr, parler de votre splendide printemps précoce, et je me réjouis pour vous. Ici nous avons eue plusieurs petites tempêtes de neige encore cette semaine, car personne ici (sauf nous) ne fête la St-Patrick. Mais le soleil est plus fort, plus haut, les longs glaçons tombent partout sur le trottoir en éclatant joliment, il y a du gazon (vert !) qui ressort par endroit (du moins avant la tempête d’hier), le Carême (rappelé dans tous les menus des restaurants) est déjà au moins à moitié passé, et le soleil se couche déjà vers 20 heures. Hauts les cœurs !
L’autre jour, en sortant du Musée Pouchkine (qui n’a rien à voir avec Pouchkine), j’avais les yeux encore au mode contemplatif, après la journée passer à regarder, regarder, regarder (intransitivement, qu’ils disent les esthéticiens). Et, donc, en sortant du musée, j’ai vu les bulbes dorés d’une église orthodoxe briller sous le soleil, une chienne, ses mamelles gorgées de lait, zigzaguer entre les voitures, et des oiseaux noirs qui s’élançaient dans l’air froid comme dans un immense bain d’eau glacée. Le printemps est là, le passe-muraille-de-béton !

vendredi 16 mars 2012

Масленица

Allez voir notre tout nouveau montage dans la Galerie Vidéo, et apprenez à fêter à Maslenitsa!

lundi 20 février 2012

Petite leçon d'ethnocentrisme véniel ou Comment parler de Moscou sans parler de Québec ?


L’un des plaisirs les plus doux – et plus coupables – du voyageur est sans contredit la COMPARAISON.
Sans relâche et sans fatigue, tous les voyageurs, de l’adepte des tours guidés au vieil expat en passant par le backpacker lambda, tous, nous aimons à nous perdre en conversations infinies à propos des mille et une petites nuances qui séparent notre chez-nous du pays visité. « C’est drôle parce que, chez nous, blablabla, c’est fou parce qu’ici tu peux jamais blablabla tu tombes toujours sur blablabla et les gens sont comme ci, comme ça, la nourriture, le service, les édifices, la musique, l’air, le vent… » Asseyez-vous à n’importe quelle table de n’importe quel bar d’auberge jeunesse et cette rengaine vous inondera progressivement le cerveau jusqu’à la noyade totale dans l’océan des grandes et petites différences entre les endroits, les cultures et les gens qui forment notre grande et petite planète.
Bien que ce plaisir innocent puisse assez rapidement contribuer à la nausée du voyageur en raison de sa faculté particulière de glisser vers l’épandage des clichés et préjugés les plus assommants (dont on a pas fini, qui qu’on soit, de se rincer la bouche !), je sacrifierai une fois de plus au Dieu de l’Étonnement perpétuel en vous fourguant à mon tour ma petite litanie dans le crâne, si vous me le permettez.

On reconnaît donc le voyageur québécois parachuté en Moscou à :
-       Sa tendance à ne porter ni fourrure, ni talons aiguille ;
-    Son incompréhension profonde pour les systèmes qui fonctionnent sans pour autant être organisés : (« Comment on fait pour avoir des billets pour le ballet au Bolshoï ? » « T’écris ton nom le matin sur une liste. » « Pis après tu fais quoi de la liste ? » « Tu la donnes à la prochaine personne qui se présente. » « Mais… S’il ne vient personne ? » « Il vient toujours quelqu’un. » « Ah !...Ok. Mais mettons que tu es la dernière personne qui se retrouve avec la liste, qu’est-ce que tu fais ? » « Ben tu attends le spectacle. » « Ah !... Et après ? » « Après, faut aller faire la file à 17 h. » « Mais pourquoi, si nos noms sont déjà sur la liste ? » « C’est mieux d’être en file pareil. » « Et après ils vont venir chercher ceux qui sont dans la liste ? » « Ils vont crier vos noms. » « Et quand ils crient nos noms on peut dépasser les gens dans la file ? » « Oui et non… » « Mais… À quoi elle sert cette liste alors ? » « À s’assurer d’avoir des places. » « Alors c’est sûr qu’on a des places ? » « Non. »)
-       Son étonnement à voir se former, avant même l’heure d’ouverture, des files de centaines de personnes… devant l’entrée des musées d’art ;
-       Son étonnement à voir se former, avant même l’heure d’ouverture, des files de dizaines de personnes… devant les bureaux de poste ;
-       Sa surprise à visiter des églises encore utilisées par des gens assez croyants pour se prosterner et embrasser les icônes ;
-       Son incompréhension devant le fait qu’on puisse à la fois déposer des fleurs devant le buste de Staline et au pied de la statue de Vladimir Vissotski ;
-       Son indignation à se voir refuser certaines demandes par des vendeurs (je vous renvoie ici à l’entrée précédente, où la question de savoir si, en Russie, le client était, oui ou non, tsar, a été discutée pour aboutir à un résultat mitigé, mais penchant à mon humble avis vers la négative). Une petite série d’exemples ne fait pas de tort : « Est-ce que je pourrais avoir 15 billets de métro ? » « Non : 10 ou 20. » « Est-ce que je pourrais avoir du pain noir avec mon bœuf Strogonof ? » « Non, ça se mange avec des patates. » « Est-ce qu’on pourrait avoir des factures séparées ? » (Pour ça, il faut avouer qu’on n’a même pas osé poser la question...)
-       Sa méfiance par rapport à l’utilisation des vestiaires, qui en Russie sont gratuits et habituels non seulement dans les musées et les théâtres, mais également dans les cafés, restaurants, universités, etc.), et sa sempiternelle question : « C’tu payant ? »
-       Sa tendance à trouver amusants les Russes qui arborent fièrement la coupe Longueuil, plus courtement appelée « pad » ;
-       Sa tendance à trouver abusif le fait de manger un grand pot de crème sûre par jour ;
-       Sa profonde révolte par rapport au fait de se faire ouvertement dépasser dans les files… et sa plus complète passivité devant le fait accompli ;
-       Ses exclamations de surprise à chaque fois qu’il rencontre quelqu’un qui parle plus de deux langues : « Ah ouin ! Tu parles trois langues ? » (Hochements de tête impressionnés et mouvement caractéristique des lèvres vers le bas.) « Ah ouin ! Tu parles quatre langues ?? » (Élargissement des yeux et mouvement général de la tête, du cou et des épaules vers l’arrière.)
-       Sa tendance à croire son cours annulé lorsque l’enseignant arrive avec plus d’une demi-heure de retard, et surtout à son étonnement de se voir réprimandé… de ne pas avoir attendu plus longtemps ;
-       Son ébahissement devant la popularité chez les Russes des chansons de Joe Dassin : « Da ! Da ! Frantsouzkaya piécnia ! Znaïou ! "Auuuxxx Champs-Élysés, Pa pa ta la la !" »
-       Son incompréhension devant l’usage intensif de la zamboni dans tous les lieux publics ;
-       Ses fous rires convulsifs devant les affiches publicitaires annonçant les comédies musicales russes (allez faire un tour au www.lukomorie-musical.ru !) ;
-       Et, surtout, chapka pas chapka, on le reconnaît immanquablement à ses « r » mal roulés.

lundi 6 février 2012

Peinture russe

Icône d'Andreï Roublev, peintre russe du XVe siècle
Je m'étonne encore devant l'immensité de la culture humaine, devant sa complexité et ses nuances infinies. J'ai toujours cette sensation de vertige devant ce monde-labyrinthe où nous habitons, cette sensation que Jorges Luis Borges a tellement bien exprimée par le "réalisme magique", l'impression que, peu importe l'énergie ou même la frénésie avec laquelle on parcourrait les innombrables étages de notre bibliothèque de Babel, nous en serions tous exactement au même point, c'est-à-dire au point zéro, au point d'émerveillement, d'ébahissement, au point du vertige.
Qu'on essaye, par exemple, de connaître notre propre culture... Que faudra-t-il y inclure? La connaissance de l'histoire politique, sociale, littéraire, musicale, l'histoire de la condition des femmes, l'histoire des mentalités, l'histoire du cinéma, la connaissance de la géographie, des structures économiques, de l'immigration, de l'import-export, de la flore et de la faune, l'histoire de la crise du verglas, l'histoire de Félix Leclerc, l'histoire de Pierre Laporte, l'histoire de mon arrière-grand-mère, l'histoire d'un gars qui voulait rentrer dans police... la police s'est tassée... et beaucoup beaucoup d'autres histoires. Il faudrait chaque jour lire tous les journaux, mais aussi aller aux rencontres de quartier à Brossard, et aussi se promener dans le port de Sept-Îles, et voir le rocher Percé, et parler innu, passer du temps sur une réserve, rencontrer Péladeau et aussi Nicole Brossard, écouter les 12 hommes rapaillés et faire quelques années de service dans l'armée canadienne, et faire le tour du Lac, et faire le tour de l'Île, passer l'hiver à Chibougameau et l'été à Gaspé, et pendant ce temps-là, sans arrêt, parler aux gens, manger avec eux, chercher une job, apprendre à taper du pied, argumenter, prendre des notes...

Alors, peut-être, au bout de quelques années, peut-être, peut-être que le vertige diminuerait, et on se dirait qu'il fait bon être chez soi. Mais moi je crois, au fond, que le vertige empirerait, oui, et qu'il nous sidèrerait tous continuellement sur place comme des milliers de petits Socrate, toujours sous l'effet paralysant de l'immensité inconnue et de notre incapacité à la connaître.

Et c'est ainsi que je me retrouve encore en train d'ouvrir pour la première fois une toute nouvelle encyclopédie, parmi toutes les encyclopédies décrivant les mondes connus et inconnus, réels et imaginaires. Et je découvre (disons, à la première page de la table des matières!) un monde avec des chansonniers, des acteurs, des danseurs, des clowns, des journaux politiques, des conflits territoriaux, une langue, des accents, des dialectes, de nouvelles orientations dans la lumière du soleil et une nouvelle manière de déneiger les rues. Et, ces dernières semaines, deux musées de peinture russe, avec des dizaines de peintres dont je n'ai jamais entendu parler et qui remplissent ici des musées. Rien de surprenant à cela, mais à la fois - quel vertige!
À tort et à travers, j'aimerais vous faire voir...
Le portrait romantique de l'écrivain russe le plus aimé, le légendaire, l'inégalé et encore absolument inconnu de moi, Alexandre Pouchkine, par Kiprenski, ce même Pouchkine qui à Moscou a plusieurs
Alexandre Pouchkine (1827)

Verechtchaguine
statues, deux musées consacrés à son oeuvre et un autre, immense musée des Beaux-Arts, qui porte son nom. J'aimerais aussi vous faire voir quelques-unes des oeuvres des "Ambulants", ce groupe de peintres de Saint-Pétersbourg qui ont abandonné l'école des Beaux-Arts, pour faire ensemble leur propre "école": par exemple, Verechtchaguine, qui a peint l'Orient et la guerre dans des tableaux où une barbarie d'abord cachée est révélée à l'observateur qui suit le regard des personnages sur la toile.
Verechtchaguine

Serov

La jeune fille aux pêches, Serov
 Ou encore Valentin Serov, chez qui les êtres représentés se dilatent pour colorer les objets qui les entourent (le pelage d'un cheval, la peau d'une pêche...). J'ai beaucoup aimé, dans ce même groupe, Ilya Repine, un autre portraitiste qui a aussi représenté des scènes de l'histoire russe, comme l'infanticide perpétré par Ivan le Terrible, le premier tsar de Russie, sur son propre fils, et aussi, entre autres, le retour d'exil d'un père de famille. Il y avait aussi une grande salle, magnifique, consacrée à Vroubel, peintre et artiste des mosaïques, qui
Ivan le Terrible et son fils, par Repine
Pan, par Vroubel
Le démon, par Vroubel

La princesse Cygne- Vroubel
 a peint le démon, Pan et sa femme sous les traits de la princesse des Cygnes (héroïne du Lac des Cygnes, ballet que les Russes se faisaient passer à la télévision lors du coup d'état de 1991...!), tout cela selon les canons de l'Art Nouveau, dans un esprit mystérieux et floral.
Cela, c'est ce qu'on a réussi tant bien que mal à retenir et à recoller dans notre mémoire, la technologie aidant. Il y en avait beaucoup, tellement d'autres.
Tellement qu'il y a en fait deux musées d'art russe à Moscou, dont le premier (dont vous pouvez voir quelques oeuvres ici) présente une collection allant des icônes à la peinture du 19e siècle, et le deuxième l'art du XXe siècle, présenté dans une chronologie émouvante, où l'on peut retraverser à travers la peinture  tous les bouleversements et les drames de la Russie du siècle dernier. Les grands tableaux colorés de Gontcharova, le Carré noir sur fond blanc du "suprême" Malevitch et, tout de suite après, le réalisme socialiste et ses grands portraits de Lénine, de Staline, de jeunes citoyens sportifs, optimistes et sains, des paysans souriants au soleil en maniant la faucille, et pas de mariés qui volent et de vaches bleues qui sourient, comme dans les tableaux de Marc Chagall.... Mais ça, pour l'heure, je vous laisse le délice (devrais-je dire le vertige...?) de l'imaginer!

dimanche 29 janvier 2012

Moscou Moscou Moscou Moscou Moscou Moscou

J'étais à 16 000 lieues du lieu de ma naissance
J'étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers 
et des sept gares
...
Le Kremlin était comme un immense gâteau tatare
Croustillé d'or,
Avec les grandes amandes des cathédrales toutes blanches
Et l'or mielleux des cloches...
Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode
J'avais soif
Et je déchiffrais des caractères cunéiformes
Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s'envolaient 
sur la place
Et mes mains s'envolaient aussi, avec des bruissements
d'albatros
Et ceci, c'était les dernières réminiscences du dernier
jour
Du tout dernier voyage
Et de la mer.


Encore une fois Blaise Cendrars, La Prose du transsibérien et de la petite Jeanne de France


Il me semble que c'est d'abord à travers des mots, à travers un poème, par l'imaginaire, que j'entre en contact avec Moscou. Moscou, c'était d'abord... La pièce de Robert Lepage, La face cachée de la lune, et donc, la conquête de l'espace, et quelque chose de lié à la science et à la politique, et donc (pour moi!) quelque chose de lointain, de fade (un point sur la carte, que Julien disait). Puis le récit de voyage de Jacinthe, de Thomas, une petite carte postale et un message indéchiffrable. Puis, les Sadetsky —"Saviez-vous qu'il existe plus de 100 théâtres à Moscou ?". Puis évidemment, tout a changé et Moscou est devenue une fête, un monstre, un objectif, une station de métro, une rue, une chambre, un bar, un café, un musée, un lavoir, et tout ce qui fait d'elle une ville plus de 1 000 ans et de plus de 10 millions d'habitants.

Mais, au départ ou plutôt, au fond, je crois que c'est bien le mot, mon élément déclencheur. J'ai bien l'impression qu'à force de lire j'en suis venue (faut-il en être fière ? en être peu fière ? ou ne pas en faire une question de fierté ?) à ressentir plus fortement les choses à travers les mots que par toute autre voie. Attention! Je ne dis pas : ressentir les mots davantage que le "reste", mais : ressentir le "reste" par les mots, par leur impulsion, leur agencement, leur couleur... Par les mots des autres, des poètes, des non-poètes, et par mes propres mots, les histoires que je (me) raconte. Avant que je ne construise, avec Julien, mon enthousiasme, mon intérêt, ma Moscou imaginaire, Moscou n'existait pas pour moi. Maintenant, je me sens comme l'une des Trois Soeurs de Tchékov : "Vous venez de Moscou ? Comme c'est incroyable, Macha, entends-tu ? Cet homme vient de Moscou ! De Moscou, tu te rends compte ?".
On s'est répétés ça des mois durant. Vous avez vu, et entendu, vous-mêmes. Et la formule a fonctionné, un peu comme une incantation. Maintenant Moscou existe bel et bien, non seulement pour tout le monde mais... pour moi! Le mot c'est — mon icône, ma fenêtre.

(Comment qu'il disait, Jeanne, ton poète ? "Each kind of love / Or at least my kind of love / Must be an imaginary love / To start with".)

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Le jour du 14 juillet
Je reste dans mon lit douillet
La musique qui marche au pas
Cela ne me regarde pas

Georges Brassens, La mauvaise réputation


Moi je me disais la même chose, je me disais, comme Brassens, comme Vigneault :  "Brrr ! L'armée, c'est pas gai ! La musique militaire ? Sinistre !" Mais ici, en Russie, comment dire, c'est différent. D'abord, il n'y a pas que des trompettes : il y a des balalaïka. Il n'y a pas que des officiers en uniformes : il y a des danseurs déguisés en matelots, en Kazakhs, en Mongols, en Turcs. Ensuite, les chansons du Choeur de l'Armée rouge, c'est toutes les chansons populaires de la Russie, des chansons (des dizaines, et très jolies) que tous les Russes connaissent sur le bout de leurs doigts, qu'ils chantent avec un plaisir apparent, et tant de gaité, de vivacité ! Le choeur de l'Armée rouge, comme dire... c'est grandiose, entraînant, clinquant, gros et grand. Ça met le paquet, un peu comme le cirque, ou les feux d'artifice.  On nous apprend, à l'école, à dire et à sentir : "C'est kitsch". Mais quand j'ai vu cette dame, avec son châle, son chignon blanc, sa grosse poitrine, sa belle robe, dans la troisième rangée du parterre, visiblement (du balcon !) émue, et tellement gaie, emportée par le spectacle, qui chantait tous les airs, tapait des mains, dérangeait ses voisins, essuyait ses larmes, je n'ai pas eu le choix : j'étais contente pour elle. Plus que contente pour elle : j'étais charmée, j'étais comme elle, et je voulais faire partie du groupe, taper des mains, et danser. Le Choeur de l'Armée rouge est devenu à mes yeux la représentation artistique de la culture populaire institutionnalisée, de la culture officielle —braconnée par l'esprit populaire. Une tradition vivante, qui fait plaisir à voir. M'en détacher, ce ne serait pas, ici, afficher mon dégoût du monde militaire. Ce serait, bien plus, fermer mon coeur à l'enthousiasme partagé, à l'amour des chansons que tout le monde connait, et qu'on peut chanter ensemble.

Élise

mardi 24 janvier 2012


Moscou, 2012. Nous sommes partis de Québec lourds de bagages mais le cœur léger, impatients mais paisibles, comme deux toiles blanches dans l’attente d’une peinture. À l’aéroport, l’avion nous ouvre grand ses ailes : Montréal, Bruxelles, bientôt la Russie… Les frontières, invisibles, défilent en dessous de nous tels les tracés d’un globe terrestre sous le doigt. À dix mille mètres d’altitude, loin de la terre et des hommes, nous ne voyons des villes que les lumières diffuses  — ce sont des constellations dans le lointain. De cette hauteur où nous sommes assis, voyager est encore impossible : nous nous déplaçons, simplement. Nous nous déplaçons, à des années-lumière de la terre, à travers des pays où nous ne rencontrons que la froidure de l’air et la présence fantomatique des nuages.

Il nous semble alors que le déplacement est l’inverse du voyage, ou plutôt son omission : il joint deux points qui dans l’espace sont séparés, sans considération pour l’étendue qui les unit. Il est un trajet, une course, un mouvement, et en même temps leur négation. De l’autre côté du hublot se dessine un portrait minuscule, à peine perceptible, des contrées lointaines au-dessus desquelles nous nous déplaçons. Le voyage, quant à lui (celui que nous espérons vivre et partager avec vous), loge au plus près de la terre et des hommes. Il est la pleine affirmation du mouvement — sa maturation, sa fixation dans la chair. C’est une proximité, mais qui procède, singulièrement, de la distance qui fonde le voyage. Nous pensons, en bons russophiles, que sa logique s’apparente à celle de la perspective inversée (un élément caractéristique des icônes, ces images religieuses de la tradition orthodoxe) : sur le tableau, ce sont paradoxalement les objets éloignés de l’observateur qui vont s’élargissant. On dit ainsi que l’icône est une fenêtre ouverte sur l’éternité, c’est-à-dire sur le monde céleste, dont la constitution est profondément étrangère au monde terrestre en même temps qu'accessible à celui qui la contemple.

Quittant maintenant ces considération métaphysiques, nous ne vous demandons pas, à la lecture de nos impressions, d’embrasser votre écran ni de l’entourer de fleurs fraîches (même si… vous pouvez !). Simplement, il nous semble que c’est précisément (ou plutôt, disons, que c’est métaphoriquement) la manière dont fonctionne ce petit blogue : plutôt que la peinture d’un monde divin, il s’agit une fenêtre ouverte sur un autre monde, qui est le nôtre. C’est une fenêtre ouverte sur des visages lointains et, à la fois, très proches. C’est une fenêtre qui s’ouvre vers  nous, mais qui, en même temps, est orientée… vers vous.

 Julien et Élise